lundi 12 décembre 2011

Very Viral App

Looney alluma une cigarette, se servant pour l'allumer de celle encore incandescante qui trônait sur un cimetière de mégots dans le cendrier. Il se rappela d'un message que lui avait laissé sur son mur Facebook une californienne qu'il avait connue lors d'un séjour à San Francisco: "I miss seeing you in Paul's living, chain smoking like a very cool French writer". C'était l'époque proche et pourtant paraissant désormais si lointaine où la technologie était cet apport bégnin à notre quotidien. C'était avant Very Viral App.

Dehors, la nuit. Le bunker n'avait aucune fenêtre ni orifice qui eut pu renseigner du moment de la journée. Seule une horloge reliée à un vieux serveur Unix du National Institute of Standards and Technology lui disait à quel moment du cycle diurne ou nocturne il se trouvait.

Dedans, le silence. Seuls éléments perturbateurs, le ronflement de la cafetiére et les laques du parquet que les cent-pas de Johnson faisaient grincer commes les touches d'un piano. Un filet de fumée s'échappa des narines de Looney et la convection troubla momentanément son écran. Lui manquaient la vie d'avant, le doux soleil d'hiver lui chauffant la peau, les terrasses de café, les bouches de métro avalant et crachant des usager pressés ou de oisifs dilettants, les crêpes au Nutella, la section bédé de la Fnac,... Tout cela c'était avant Very Viral App.

Looney mergea dans la file des souvenirs, et se remémora la première fois où il entendit parler de Very Viral App.

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Very Viral App s'auto-décrivait comme "the most viral app of the App Store!". Que faisait-elle exactement? Elle ne le disait pas. Ce qui était sûr, c'est que son nombre de téléchargements grandit à vitesse folle. En peu de temps, l'application se convertit en phénomène. Sur la toile, tout le monde en parlait. #veryviralapp devint le top trending topic de Twitter. Le fait que l'application ne faisait rien en particulier alimentait un mystère qui contribuait à son succès. Les spécialistes prédisaient que la courbe de croissance atteindrait éventuellement un point de déclin, comme lors du cinquième stage du cycle de vie, mais la loie normale de la distribution gaussienne ne parvint jamais, et les théories de Everett Rogers ou Geoffrey Moore durent être révisées. 

De la phase 1, que Johnson appelait "super-croissance", on passa à la phase 2, la dépendance. Les gens achetaient des iPhones juste pour pouvoir télécharger Very Viral App. L'application, une fois lancée, diffusait des séquences lumineuses hypnotiques. Les gens restaient des heures subjugués devant l'écran LCD de leur iPhone. Ils n'allaient plus au travail et se coupaient de toute réalité sociale à part celle d'évangéliser l'application auprès de ceux qui ne l'avaient pas encore téléchargée.

Phase 3. Le prosélytisme. Les utilisateurs se transformèrent en guerriers qui traquaient ceux qui n'avaient pas encore rejoint leurs rangs. Une fois qu'on avait téléchargé et visionné l'application, on en devenait dépendant.

Phase 4. Le chaos. Les utilisateurs de l'application, tels des zombies, avaient commencé l'invasion de la Terre. Des résistants s'étaient réfugiés dans des anciens bunkers nazis de Normandie. La résistance s'organisait. Il fallait comprendre le phénomène pour le combattre. Une équipe de chercheurs avait été constituée à cette fin. Parmi eux, Looney.

***

Looney alluma une nouvelle cigarette. A l'intérieur, Johnson bourdonnait Cry Me A River de Julie London. Dehors, un virus inconnu avait contaminé l'humanité. Looney ferma les yeux et bascula sa tête  en arrière. Les crêpes au Nutella lui semblèrent plus lointaines que jamais...

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