Kafka Leaks
Nouvelles d'anticipation
mardi 17 avril 2012
Outside the laboratory
Il fallait que je fuie, mais pour aller oú? Partout oú j'irais ils me trouveraient. Ils me traqueraient. Pour eux je ne m'appartiens pas à moi-même, j'appartiens à leur expériences. A leurs yeux je ne suis qu'un cobaye. Maintenant enfui du laboratoire, ils chercheront à m'abattre. Comme ils abbatirent mon frère....
Mais où aller? J'ai vécu toute ma vie dans ce laboratoire. Pourrais-je survivre dans cet inconnu qu'est le monde extérieur? Ce monde n'est pas le mien et il me recrachera. Les gens verront ma différence et je sais comment les humains traitent ce qu'ils ne comprennent pas. Ils le détruisent comme est détruit un corps étranger par des phagocytes.
Je pourrais me réfugier et vivre dans l'ombre des bois, mais je dois aller vers la ville et trouver ce qu'ils appellent un bateau pour traverser l'Océan Atlantique et rejoindre les rives du Kasaï. Apparemment c'est de là que venaient mes parents avant qu'ils ne se fassent enlever et amener ici.
Voyons voir ce que j'ai dans mon sac... Avant de m'enfuir du laboratoire, j'ai pu voler des objets que j'ai supposé utiles de posséder durant ma fuite. Il y a de l'argent, apparemment on ne peut pas vivre sans dans le monde extérieur et ces bouts de papier agissent comme un puissant hypnotisant sur les gens de l'extérieur. Qu'ai-je d'autre? Des habits, puisque les gens de l'extérieur ne vivent pas nus mais vêtus de tissus synthétiques faits d'hydrocarbure pour compenser leur manque de pelage. Et, parlant de poils, j'ai aussi un rasoir. Ma pilosité abondante trahit ma différence. Et puis ma taille également me trahit. Je suis beaucoup plus petit qu'eux. Il faudra que je me fasse passer pour un enfant. Le mieux est que j'évite le plus possible avoir des contacts avec eux.
New-York, enfin! Quel voyage! J'ai beaucoup appris sur les humains durant mon périple. Par exemple, pour ne pas me faire remarquer, je me fais passer pour un humain vivant sans argent. Les humains marginalisent ceux qu'ils appellent les "pauvres" et les ignorent complètement, les laissant mourir au vu de tous et pourtant dans l'indifférence la plus totale. Cela m'a permis de pouvoir progresser parmi eux sans me faire remarquer.
Un bateau part la semaine prochaine pour le Congo. Je pourrais bientôt retrouver mon milieu naturel, fuir ce monde qui m'a séquestré, transformé, mutilé, tué mon frère...
J-6. A la New-York Public Library, j'apprends sur mes ancêtres. Ils sont en voie d'extinction. La déforestation a détruit leur milieu naturel. L'homme a entrepris une grande entreprise de destruction de la planéte. Il ne s'en rend pas compte et nie la spirale négative dans lequel il entraine le monde entier. Pourtant, ses scientifiques s'accordent pour dire que la vie telle que nous la connaissons est un miracle dans l'univers, quelque chose d'une extrème fragilité. Et l'être humain est en train de la détruire, de se détruire, de tout détruire...
J-5. Je comprends peu à peu ce que les humains voulaient faire avec nous dans le laboratoire. La nouvelle classe ouvrière. Non-rémunérée. Des esclaves.
J-4. Depuis peu, je sens des présences, comme si j'étais suivi. J'essaye de mettre ça sur le compte de la paranoïa, mais le sentiment grandit et m'envahit. Je sais qu'ils me cherchent. S'ils me trouvent, ils me tueront. Ou pire, ils me ramèneront au laboratoire et continueront de m'ouvrir le cerveau.
J-3. Je pense savoir enfin à quelle race j'appartiens. Il s'agit des singes Bonobos. J'ai vu des photos sur des livres. Une ressemblait à maman...
J-2. Les singes Bonobos m'accepteront-ils? Je suis si différent d'eux. Et moi, les accepterais-je? Suis-je encore l'un des leurs?
J-1. Les hommes m'ont retrouvé. Ils m'ont battu et livré des décharges électriques, mais j'ai pu me débattre et me jeter dans les eaux du port. Je coule peu à peu. Je me noie. Je suis entre la petite et la grande hypoxie. Ma conscience s'évapore, se dilue. Je pense aux Bonobos, au Congo, à la forêt qui disparait, au laboratoire, ma mère, mon frère, et je me dissipe dans l'immensité liquide du monde.
mercredi 11 janvier 2012
Makers of Good, Inc.
Paki reserra son col et le dioxide de carbone qu'il rejeta se cristalisa en nuage blanc dans la nuit qui l'entourait. Malgré le froid, il ne pressait pas le pas. La nouvelle qu'il avait à annoncer à sa famille ne l'enchantait guère. Cette année encore, les ouvriers de Makers of Good, Inc. ne seraient pas payés. Bien sûr, la compagnie faisait des ventes records de ses pilules Happiness mais être le leader du marché des émotions requérait beaucoup de dépenses, et si la compagnie payerait ses employés, elle devrait fermer ses portes. Au moins avez-vous un travail! lui avait dit le contre-maître. Lipo disait que ce n'est pas un travail si ce n'est pas payé, mais ça faisait deux mois déjà que plus personne n'avait eu de nouvelles de Lipo.
Paki se rappela d'un livre que lui avait montré un jour Lipo. Ce livre disait que les humains n'avaient pas toujours eu recours aux émotions synthétiques. Avant, l'humain avait des émotions naturellement en lui. Etre heureux était normal... et gratuit! Et puis un jour des sociétés ont commencé à vendre des émotions en synthèse, des mood booster comme ça s'appelait alors. Ce fut un succès mais les hommes abusèrent de ces substances et d'une génération à l'autre, la capacité endogénique du cerveau à creer le bien-être disparut peu à peu de notre ADN et ainsi était-on arrivé aujourd'hui à la nécessité pour l'être humain d'acheter des produits de bio-synthèse pour se sentir bien parce qu'on avait perdu la capacité de le faire naturellement. Les produits de synthèse auraient séché nos cellules créatrices de bien-être, des certaines sérotonines, nous rendant du coup tristes par nature et dépendants aux produits de substitution chimique pour pouvoir être joyeux.
L'humain aurait pu autrefois être heureux sans devoir acheter des pastilles de bonheur? Ca paraissait un peu gros L'histoire officielle était plus plausible. L'homme était un animal triste et dépressif jusqu'à ce que des génies trouvent la molécule de la joie et inventent le bonheur.
En tous les cas, ce ne sera pas encore pour ce Noël que Paki pourra acheter des cellules de bonheur à sa famille. Ce ne sera pas encore cette année que ses enfants seraient heureux. A cette pensée, Paki soupira et le dioxide de carbone qu'il rejeta dessina une forme blanche qui s'éleva dans l'obscurité sans fin de la nuit.
Paki se rappela d'un livre que lui avait montré un jour Lipo. Ce livre disait que les humains n'avaient pas toujours eu recours aux émotions synthétiques. Avant, l'humain avait des émotions naturellement en lui. Etre heureux était normal... et gratuit! Et puis un jour des sociétés ont commencé à vendre des émotions en synthèse, des mood booster comme ça s'appelait alors. Ce fut un succès mais les hommes abusèrent de ces substances et d'une génération à l'autre, la capacité endogénique du cerveau à creer le bien-être disparut peu à peu de notre ADN et ainsi était-on arrivé aujourd'hui à la nécessité pour l'être humain d'acheter des produits de bio-synthèse pour se sentir bien parce qu'on avait perdu la capacité de le faire naturellement. Les produits de synthèse auraient séché nos cellules créatrices de bien-être, des certaines sérotonines, nous rendant du coup tristes par nature et dépendants aux produits de substitution chimique pour pouvoir être joyeux.
L'humain aurait pu autrefois être heureux sans devoir acheter des pastilles de bonheur? Ca paraissait un peu gros L'histoire officielle était plus plausible. L'homme était un animal triste et dépressif jusqu'à ce que des génies trouvent la molécule de la joie et inventent le bonheur.
En tous les cas, ce ne sera pas encore pour ce Noël que Paki pourra acheter des cellules de bonheur à sa famille. Ce ne sera pas encore cette année que ses enfants seraient heureux. A cette pensée, Paki soupira et le dioxide de carbone qu'il rejeta dessina une forme blanche qui s'éleva dans l'obscurité sans fin de la nuit.
dimanche 25 décembre 2011
Attaque karmique
Tout avait commencé avec un courriel que Jean-John avait reçu.
Ceci est une chaîne karmique. Renvoyez-la à au moins 30 de vos amis et votre score karmique augmentera de 1000 points! Mais si vous détruisez cette chaîne, la malchance transcarnationnelle s'abattra sur vous!
Jean-John avait tout de suite jeté ce message dans sa poubelle électronique. Encore une arnaque karmique! Une escroquerie pour les simples d'esprit! Des niais comme Eric Luis, ce jeune arriviste, perpétuerait la chaîne immédiatement, mais pas lui - pas un employé de septième degré de réincarnation!
Pourtant, aujourd'hui, il était convaincu que la sinistre prophétie de la chaîne rompue se réalisait. Comment expliquer la malchance qui s'abattait inexorablement sur lui ces derniers temps? Malchance qui avait commencé peu après avoir reçu le fatidique courriel.
Cela avait commencé avec de mineures contrariétés. D'abord la constance cosmologique de son implant horloger s'était déréglé et il avait accumulé un décalage considérable dans son travail, ce qui avait créé des reproches de ses supérieurs et une baisse de sa note karmique.
Et puis il s’était battu dans un bar avec un inconnu qui lui avait manqué de respect. Le lendemain lui tombait dessus un contrôle d'inspection karmique et il se trouva que l'inspecteur était la même personne avec qui il s’était battu le jour d'avant.
Jean-John avait vu un reportage sur des ennemis du système qui avaient hacké les serveurs karmiques qui génèrent les algorithmes de calcul méritoire pour chaque individu pour décider en qui ils seront réincarnés. Ces hackers avaient été arrêtés et exécutés, mais il se disait que le programme qu'ils avaient utilisé pouvait se télécharger sur des sites obscurs des bas-quartiers du SuperNet.
Et si Eric-Luis avait réussi à se procurer une copie de ce programme et l'avait lancé contre lui? Que pouvait-il faire alors? Que pouvait faire une personne quand elle était prise au piège dans une spirale de la loi de Murphy?
Jean-John se serva un whisky. Il ne devait pas boire trop d'alcool, cela lui baisserait sa note karmique. Il devait être patient. Sa prochaine réincarnation pourrait déjà se faire dans les castes supérieures. Lors de sa prochaine vie, il sera sans doute quelqu'un d'important, avec un poste à responsabilité et un haut salaire, une femme docile et une maîtresse sensuelle, une grande maison sur la côte et de puissantes voitures italiennes. Il le méritait! Lors de ses six dernières vies, il s'était dévoué corps et âme pour sa société et son pays. Cette vie ne faisait pas exception aux précédentes. Sa femme et ses enfants étaient bêtes et moches, mais beaucoup moins que lors de ses vies antérieures. Son poste était contraignant mais il avait des responsabilités et des gens sous ses ordres. Peu à peu, le système méritocratique transcarnationnel le récompensait de ses efforts. Il devait oublier cette histoire de malchance. C'était ridicule. On frappa à sa porte.
A peine eut-il entrouvert la porte que la personne s'y trouvant derrière la poussa violemment. Jean-John fut éjecté par la pression. Deux agents de la sécurité spéciale karma-force s'engouffrèrent dans son appartement et se jetèrent sur lui pour l'immobiliser. Il essaya de se débattre mais déjà un des policiers lui administra une décharge électrique paralysante. Un filet de bave s'échappa de sa bouche et les faisceaux veineux de ses globules oculaires éclatèrent, rendant sa vision trouble. Un bruit strident lui assaillait les tympans. Malgré cela, il put distinguer les mots que lui formulait l'un des agents:
"-Jean-John LeMata, vous êtes condamné à la rétrogradation karmique en raison d'avoir tenté de modifier votre karma hors que par vos actions dans le cadre des lois de l'épanouissement karmique!"
Qu'est-ce que cela voulait dire? Jamais il n'avait tenté quoi que ce soit contre le règlement. Ni dans cette vie, ni dans les autres!
-"C'est la faute de la chaîne maudite", tenta-t-il d'articuler, mais déjà un des policiers lui faisait une clé de bras dans l'intention de le menotter. Alors une soudaine et profonde sensation d'injustice monta en Jean-John. Sept vies de résignation et de servitude, sans rien dire et sans jamais poser de question, se rebellèrent subitement, générant en lui une force ravageante. Il propulsa le policier qui tentait de le menottait et asséna un uppercut ravageur au second et puis, pris par la folie de ceux qui n'ont plus rien à perdre, il se jeta par la fenêtre dans un éclat de verre.
Ceci est une chaîne karmique. Renvoyez-la à au moins 30 de vos amis et votre score karmique augmentera de 1000 points! Mais si vous détruisez cette chaîne, la malchance transcarnationnelle s'abattra sur vous!
Jean-John avait tout de suite jeté ce message dans sa poubelle électronique. Encore une arnaque karmique! Une escroquerie pour les simples d'esprit! Des niais comme Eric Luis, ce jeune arriviste, perpétuerait la chaîne immédiatement, mais pas lui - pas un employé de septième degré de réincarnation!
Pourtant, aujourd'hui, il était convaincu que la sinistre prophétie de la chaîne rompue se réalisait. Comment expliquer la malchance qui s'abattait inexorablement sur lui ces derniers temps? Malchance qui avait commencé peu après avoir reçu le fatidique courriel.
Cela avait commencé avec de mineures contrariétés. D'abord la constance cosmologique de son implant horloger s'était déréglé et il avait accumulé un décalage considérable dans son travail, ce qui avait créé des reproches de ses supérieurs et une baisse de sa note karmique.
Et puis il s’était battu dans un bar avec un inconnu qui lui avait manqué de respect. Le lendemain lui tombait dessus un contrôle d'inspection karmique et il se trouva que l'inspecteur était la même personne avec qui il s’était battu le jour d'avant.
Jean-John avait vu un reportage sur des ennemis du système qui avaient hacké les serveurs karmiques qui génèrent les algorithmes de calcul méritoire pour chaque individu pour décider en qui ils seront réincarnés. Ces hackers avaient été arrêtés et exécutés, mais il se disait que le programme qu'ils avaient utilisé pouvait se télécharger sur des sites obscurs des bas-quartiers du SuperNet.
Et si Eric-Luis avait réussi à se procurer une copie de ce programme et l'avait lancé contre lui? Que pouvait-il faire alors? Que pouvait faire une personne quand elle était prise au piège dans une spirale de la loi de Murphy?
Jean-John se serva un whisky. Il ne devait pas boire trop d'alcool, cela lui baisserait sa note karmique. Il devait être patient. Sa prochaine réincarnation pourrait déjà se faire dans les castes supérieures. Lors de sa prochaine vie, il sera sans doute quelqu'un d'important, avec un poste à responsabilité et un haut salaire, une femme docile et une maîtresse sensuelle, une grande maison sur la côte et de puissantes voitures italiennes. Il le méritait! Lors de ses six dernières vies, il s'était dévoué corps et âme pour sa société et son pays. Cette vie ne faisait pas exception aux précédentes. Sa femme et ses enfants étaient bêtes et moches, mais beaucoup moins que lors de ses vies antérieures. Son poste était contraignant mais il avait des responsabilités et des gens sous ses ordres. Peu à peu, le système méritocratique transcarnationnel le récompensait de ses efforts. Il devait oublier cette histoire de malchance. C'était ridicule. On frappa à sa porte.
A peine eut-il entrouvert la porte que la personne s'y trouvant derrière la poussa violemment. Jean-John fut éjecté par la pression. Deux agents de la sécurité spéciale karma-force s'engouffrèrent dans son appartement et se jetèrent sur lui pour l'immobiliser. Il essaya de se débattre mais déjà un des policiers lui administra une décharge électrique paralysante. Un filet de bave s'échappa de sa bouche et les faisceaux veineux de ses globules oculaires éclatèrent, rendant sa vision trouble. Un bruit strident lui assaillait les tympans. Malgré cela, il put distinguer les mots que lui formulait l'un des agents:
"-Jean-John LeMata, vous êtes condamné à la rétrogradation karmique en raison d'avoir tenté de modifier votre karma hors que par vos actions dans le cadre des lois de l'épanouissement karmique!"
Qu'est-ce que cela voulait dire? Jamais il n'avait tenté quoi que ce soit contre le règlement. Ni dans cette vie, ni dans les autres!
-"C'est la faute de la chaîne maudite", tenta-t-il d'articuler, mais déjà un des policiers lui faisait une clé de bras dans l'intention de le menotter. Alors une soudaine et profonde sensation d'injustice monta en Jean-John. Sept vies de résignation et de servitude, sans rien dire et sans jamais poser de question, se rebellèrent subitement, générant en lui une force ravageante. Il propulsa le policier qui tentait de le menottait et asséna un uppercut ravageur au second et puis, pris par la folie de ceux qui n'ont plus rien à perdre, il se jeta par la fenêtre dans un éclat de verre.
Libellés :
karma,
société karmique
Pays/territoire :
3900 Rd, Independence, Kansas 67301, États-Unis
mercredi 14 décembre 2011
Les faux électeurs
Bassu se massa mécaniquement les tempes. Sur l'écran défilait les tendances de vote. La ligne rouge, celle qui représentait les intentions de vote à son égard, pointait vers le bas et piquait dangereusement du nez.
"Voilà qui représente bien ma carrière en politique aujourd'hui", pensa-t-il. "Une courbe asymptote..."
Dans le bureau, les employés s'affairaient au rythme de la cafetière. L'accessoire domotique était comme leur cœur - s'arrêterait-il, ils deviendraient tous des automates sans vie.
Bassu les regarda, et pensa à des matelots s'agitant comme sur un vaisseau traversant une grosse mer. Mais l'embarcation coulait. Il ne se ferait jamais élire au premier tour, soyons réalistes!
-"Monsieur Bassu?"
La voix de Luc, son adjoint de campagne, le tira de ces pensées négatives.
"J'aimerai que vous rencontriez quelqu'un, dit Luc. Quelqu'un qui a peut-être une idée pour nous sauver."
Ils se rendirent dans la salle de conférence. Luc ferma la porte à clef , baissa les stores et se coiffa d'un casque-micro bluetooth. Bassu s'assit et alluma un cigare. Luc :
-"Mateo, vous êtes là? Je suis avec le candidat Bassu."
Une courte alerte sonore retentit dans la pièce et une voix grésillante se fit entendre.
-Bonjour, candidat. Je me présente. Mateo LeHaut, expert en présence online.
-Je vous écoute, Monsieur LeHaut. Mon adjoint me dit que vous avez une idée qui peut m'intéresser."
-"Je pense, candidat, que vous êtes dans une spirale négative. Les intentions de vote à votre faveur baissent, et les gens qui auraient voté pour vous se rétractent à la vue de vos scores. C'est un cercle vicieux, le serpent qui se mange la queue. Mais si vos statistiques montaient, les gens prendraient confiance et voteraient pour vous - pour faire comme les autres!"
Bassu acquiesca mentalement. Il pensait aussi que la majorité, précoce ou tardive, qui représente le pourcentage le plus élevé des types de consommateurs (et oui! La politique était vue comme un business et les électeurs comme des consommateurs), est sujette à une forte propension à l'imitation. Une sorte de réflexe homéostatique. La majorité veut faire comme la majorité. Finalement, la grande tendance politique n'a jamais été le capitalisme ou le socialisme mais le suivisme.
-"Que proposez-vous?
-Nous sommes spécialisés dans la création de profils virtuels. Les sondages sont aujourd'hui effectués via formulaires Web, comme vous le savez. Nous pouvons créer une véritable armée de fausses identités qui voteront pour vous à travers ces formulaires. Ils créeront également un buzz énorme sur vous avec leurs faux comptes Facebook, Twitter, Wikipedia, etc. Ils se followeront, se retweeterons, se j'-aimeront et se Google+-ront entre eux. Les électeurs - les vrais! suivront naturellement cette tendance et vous dirigeront leurs intentions de vote. Avec un momentum adéquat, cette dynamique positive vous portera jusqu'à la date des élections et vous gagnerez!"
Bassu écrasa sa cigarette dans le cendrier Martini. L'idée était risquée. Mais quelle autre option avait-il?
Deux mois plus tard, Bassu devenait le troisième président de la VIème république. Il fut le premier politicien à faire usage de profils virtuels. Peu à peu, cette technique est devenue monnaie courante. Selon un sondage publié cette année, une personne sur deux n'existe pas.
"Voilà qui représente bien ma carrière en politique aujourd'hui", pensa-t-il. "Une courbe asymptote..."
Dans le bureau, les employés s'affairaient au rythme de la cafetière. L'accessoire domotique était comme leur cœur - s'arrêterait-il, ils deviendraient tous des automates sans vie.
Bassu les regarda, et pensa à des matelots s'agitant comme sur un vaisseau traversant une grosse mer. Mais l'embarcation coulait. Il ne se ferait jamais élire au premier tour, soyons réalistes!
-"Monsieur Bassu?"
La voix de Luc, son adjoint de campagne, le tira de ces pensées négatives.
"J'aimerai que vous rencontriez quelqu'un, dit Luc. Quelqu'un qui a peut-être une idée pour nous sauver."
Ils se rendirent dans la salle de conférence. Luc ferma la porte à clef , baissa les stores et se coiffa d'un casque-micro bluetooth. Bassu s'assit et alluma un cigare. Luc :
-"Mateo, vous êtes là? Je suis avec le candidat Bassu."
Une courte alerte sonore retentit dans la pièce et une voix grésillante se fit entendre.
-Bonjour, candidat. Je me présente. Mateo LeHaut, expert en présence online.
-Je vous écoute, Monsieur LeHaut. Mon adjoint me dit que vous avez une idée qui peut m'intéresser."
-"Je pense, candidat, que vous êtes dans une spirale négative. Les intentions de vote à votre faveur baissent, et les gens qui auraient voté pour vous se rétractent à la vue de vos scores. C'est un cercle vicieux, le serpent qui se mange la queue. Mais si vos statistiques montaient, les gens prendraient confiance et voteraient pour vous - pour faire comme les autres!"
Bassu acquiesca mentalement. Il pensait aussi que la majorité, précoce ou tardive, qui représente le pourcentage le plus élevé des types de consommateurs (et oui! La politique était vue comme un business et les électeurs comme des consommateurs), est sujette à une forte propension à l'imitation. Une sorte de réflexe homéostatique. La majorité veut faire comme la majorité. Finalement, la grande tendance politique n'a jamais été le capitalisme ou le socialisme mais le suivisme.
-"Que proposez-vous?
-Nous sommes spécialisés dans la création de profils virtuels. Les sondages sont aujourd'hui effectués via formulaires Web, comme vous le savez. Nous pouvons créer une véritable armée de fausses identités qui voteront pour vous à travers ces formulaires. Ils créeront également un buzz énorme sur vous avec leurs faux comptes Facebook, Twitter, Wikipedia, etc. Ils se followeront, se retweeterons, se j'-aimeront et se Google+-ront entre eux. Les électeurs - les vrais! suivront naturellement cette tendance et vous dirigeront leurs intentions de vote. Avec un momentum adéquat, cette dynamique positive vous portera jusqu'à la date des élections et vous gagnerez!"
Bassu écrasa sa cigarette dans le cendrier Martini. L'idée était risquée. Mais quelle autre option avait-il?
Deux mois plus tard, Bassu devenait le troisième président de la VIème république. Il fut le premier politicien à faire usage de profils virtuels. Peu à peu, cette technique est devenue monnaie courante. Selon un sondage publié cette année, une personne sur deux n'existe pas.
Libellés :
profil virtuel
Pays/territoire :
Calle del Bruc, 131, 08037 Barcelone, Espagne
lundi 12 décembre 2011
How to own a lady's heart
Lenny remonta son col. Le froid de décembre lui faisait les ailes et la pointe du nez rouges. Cela faisait maintenant deux heures qu'il s'affairait sur ce toit. Il dut enlever ses gants pour opérer l'antenne qu'il était en train de monter et ses extrémités digitales étaient en train de geler, rendant encore plus difficile l'exercice; mais la raison pour laquelle il était là suffisait à lui réchauffer le corps.
Insouciance du premier amour d'adolescence! Le cœur inexpérimenté est une proie facile pour la passion. Lenny est jeune et éperdument amoureux. Secrètement amoureux de sa prof d'astrophysique, Mlle Annabelle. Tout les sépare, cette obsession n'est pas raisonnable - surtout que Mlle Annabelle est une une androïde - une gynoïde pour être exact, et Lenny un humain. Mais l'amour ne s'arrête pas à des détails, et quand on n'aime, tout le reste n'est que détail...
Bien sûr Lenny n'est pas dupe. Il sait que son physique n'est pas flatteur. L'âge ingrat, lui dit souvent sa mère. Mais force est de constater que l'âge a été plus ingrat avec lui qu'avec d'autres - comme Billy par exemple, le capitaine de l'équipe de boxe-échecs du collège, que toutes les filles trouvent siiiiii mignon. L'âge n'a pas été ingrat avec lui (l'intelligence peut-être, ricane Lenny).
Oui, Lenny sait que son physique ne joue pas en sa faveur pour conquérir Mlle Annabelle. Ses notes en classe non plus. Lenny sait très bien dessiner des vaisseaux spatiaux mais de là à écrire l'équation physique qui leur permet de s'envoler...
Mais le plus grand obstacle de Lenny, c'est que Mlle Annabelle ne sait pas ce que c'est qu'aimer. Elle n'a pas été programmée pour ça. Mlle Annabelle a été construite avec une base de données sur l'astrophysique et un algorithme pédagogique pour distiller ces données. Et dans les manuels d'astrophysique, pas une ligne sur les sentiments... Mais comme nous l'avons dit plus haut, l'amour ne s'arrête pas à ces détails.
Ces derniers mois, Lenny a scruté le SuperNet à la recherche de programmes d'architecture logicielle de sentiments binaires qui peuvent être implémentés dans le cerveau en silicone d'un androïde. L'émotion artificielle n'en est qu'à son stade embryonnaire et les scientifiques balbutient encore comment mélanger les théories de cognitivisme et de connexionnisme pour parvenir à recréer l'étincelle. Certains sentiments avaient déjà pu être modélisés; la joie, la peur, la colère chez certains robots de niveau 5 japonais, mais on n'avait pas encore réussi à ce qu'un robot tombe amoureux. Einstein a pu trouver l'équation de la vitesse de la lumière sans jamais aller dans l'espace mais personne n'a encore réussi à trouver l'équation de l'amour. "C'est impossible", lui riait-on au nez dans les forums et autres IRC quand il s'enquérait du sujet. Impossible? Encore un autre détail aux yeux de l'amour.
Lenny a réussi tant bien que mal, à force de nuits blanches, à écrire un programme en Lisp qui permettrait de faire tomber un androïde amoureux. Le problème est comment insérer ce programme dans le serveur neuronal de Mlle Annabelle. Lenny sait (il l'a cherché sur SuperNet) que les prof-droïdes recoivent quotidiennement des mises à jour de leurs cours que leur envoie le Ministère de l'Education Informatique. Tous les jours, à 9 heures 15, Mlle Annabelle ouvre le port 8080 de son iCerveau pour recevoir les informations de ses supérieurs. Ces informations sont envoyées par ondes radio et utilisent la fréquence 792.1 pour se propager. Grâce à l'antenne qu'il finissait de construire, il allait pouvoir pirater ces ondes et envoyer son programme en faisant croire à Mlle Annabelle qu'il s'agissaitt d'instructions du Ministère.
L'ordinateur portable de Billy - un vieux modèle avec seulement 1024 puissance 1024 TeraBytes de RAM, mais ça faisait l'affaire - et qui était relié à l'antenne, se mit à clignoter. La voix robotique du système opératif se mit à répéter en boucle TARGET POWNED! TARGET POWNED! Lenny avait réusssi à cracker le signal radio, c'était le moment de taper son programme qui serait interprété directement par le compilateur de Mlle Annabelle.
Ca y est, les instructions ont été envoyées. Lenny referme en hâte le clapet de son ordinateur portable et, sans prendre le temps de démonter son antenne, dévale les escaliers et court vers le collège. Cela avait-il-marché? Mlle Annabelle allait-elle tomber amoureuse de lui quand elle le verrait entrer en classe? Difficile à dire, Lenny ne sait pas vraiment ce que c'est que l'amour.
En arrivant au seuil de l'école, Lenny remarque un attroupement d'élèves dans la cour. Tous s'affairent à grand bruit, et font de grands gestes. Que se passe-t-il? Billy vient sûrement d'arriver avec un nouveau modèle de scooter à propulsion quantique dernier cri et il parade devant les autres. Pourtant, il y a aussi des prof-droïdes dans l'amas des curieux. Les prof-droïdes ne s'intéressent pas aux scooters. Lenny se rapproche et arrive à se frayer un chemin dans la foule. Si bien que mal, il parvient à l'épicentre où il aperçut Mlle Annabelle, les yeux en mode veille et une petite fumée rougeâtre s'échappant de ses electro-oreilles I/O+. Archie, le réparateur des prof-droïde pianotait dans le terminal installé dans le dos de Mlle Annabelle.
"Je ne comprends pas, bredouille-t-il. C'est comme si elle avait exécuté une commande trop gourmande en ressources logicielles et que ça lui avait surchauffé les circuits. Je ne savais pas que l’astrophysique pouvait être si intense..."
Lenny s'éloigna du groupe, le cœur en berne. Les androïdes n'étaient peut-être pas faits pour aimer? Mais quelque chose qu'on aime doit être capable d'aimer en retour. Du moins l'avait-il cru.... Lui sentait qu'il avait beaucoup d'amour à donner. En recevrait-il jamais en retour? Sa vie valait-elle le coup d'être vécue? Il leva la tête et aperçut son antenne de fortune sur le toit voisin.
Insouciance du premier amour d'adolescence! Le cœur inexpérimenté est une proie facile pour la passion. Lenny est jeune et éperdument amoureux. Secrètement amoureux de sa prof d'astrophysique, Mlle Annabelle. Tout les sépare, cette obsession n'est pas raisonnable - surtout que Mlle Annabelle est une une androïde - une gynoïde pour être exact, et Lenny un humain. Mais l'amour ne s'arrête pas à des détails, et quand on n'aime, tout le reste n'est que détail...
Bien sûr Lenny n'est pas dupe. Il sait que son physique n'est pas flatteur. L'âge ingrat, lui dit souvent sa mère. Mais force est de constater que l'âge a été plus ingrat avec lui qu'avec d'autres - comme Billy par exemple, le capitaine de l'équipe de boxe-échecs du collège, que toutes les filles trouvent siiiiii mignon. L'âge n'a pas été ingrat avec lui (l'intelligence peut-être, ricane Lenny).
Oui, Lenny sait que son physique ne joue pas en sa faveur pour conquérir Mlle Annabelle. Ses notes en classe non plus. Lenny sait très bien dessiner des vaisseaux spatiaux mais de là à écrire l'équation physique qui leur permet de s'envoler...
Mais le plus grand obstacle de Lenny, c'est que Mlle Annabelle ne sait pas ce que c'est qu'aimer. Elle n'a pas été programmée pour ça. Mlle Annabelle a été construite avec une base de données sur l'astrophysique et un algorithme pédagogique pour distiller ces données. Et dans les manuels d'astrophysique, pas une ligne sur les sentiments... Mais comme nous l'avons dit plus haut, l'amour ne s'arrête pas à ces détails.
Ces derniers mois, Lenny a scruté le SuperNet à la recherche de programmes d'architecture logicielle de sentiments binaires qui peuvent être implémentés dans le cerveau en silicone d'un androïde. L'émotion artificielle n'en est qu'à son stade embryonnaire et les scientifiques balbutient encore comment mélanger les théories de cognitivisme et de connexionnisme pour parvenir à recréer l'étincelle. Certains sentiments avaient déjà pu être modélisés; la joie, la peur, la colère chez certains robots de niveau 5 japonais, mais on n'avait pas encore réussi à ce qu'un robot tombe amoureux. Einstein a pu trouver l'équation de la vitesse de la lumière sans jamais aller dans l'espace mais personne n'a encore réussi à trouver l'équation de l'amour. "C'est impossible", lui riait-on au nez dans les forums et autres IRC quand il s'enquérait du sujet. Impossible? Encore un autre détail aux yeux de l'amour.
Lenny a réussi tant bien que mal, à force de nuits blanches, à écrire un programme en Lisp qui permettrait de faire tomber un androïde amoureux. Le problème est comment insérer ce programme dans le serveur neuronal de Mlle Annabelle. Lenny sait (il l'a cherché sur SuperNet) que les prof-droïdes recoivent quotidiennement des mises à jour de leurs cours que leur envoie le Ministère de l'Education Informatique. Tous les jours, à 9 heures 15, Mlle Annabelle ouvre le port 8080 de son iCerveau pour recevoir les informations de ses supérieurs. Ces informations sont envoyées par ondes radio et utilisent la fréquence 792.1 pour se propager. Grâce à l'antenne qu'il finissait de construire, il allait pouvoir pirater ces ondes et envoyer son programme en faisant croire à Mlle Annabelle qu'il s'agissaitt d'instructions du Ministère.
L'ordinateur portable de Billy - un vieux modèle avec seulement 1024 puissance 1024 TeraBytes de RAM, mais ça faisait l'affaire - et qui était relié à l'antenne, se mit à clignoter. La voix robotique du système opératif se mit à répéter en boucle TARGET POWNED! TARGET POWNED! Lenny avait réusssi à cracker le signal radio, c'était le moment de taper son programme qui serait interprété directement par le compilateur de Mlle Annabelle.
(defparameter *target* "Lenny, 4eme B" "Person to fall in love with")
Ca y est, les instructions ont été envoyées. Lenny referme en hâte le clapet de son ordinateur portable et, sans prendre le temps de démonter son antenne, dévale les escaliers et court vers le collège. Cela avait-il-marché? Mlle Annabelle allait-elle tomber amoureuse de lui quand elle le verrait entrer en classe? Difficile à dire, Lenny ne sait pas vraiment ce que c'est que l'amour.
En arrivant au seuil de l'école, Lenny remarque un attroupement d'élèves dans la cour. Tous s'affairent à grand bruit, et font de grands gestes. Que se passe-t-il? Billy vient sûrement d'arriver avec un nouveau modèle de scooter à propulsion quantique dernier cri et il parade devant les autres. Pourtant, il y a aussi des prof-droïdes dans l'amas des curieux. Les prof-droïdes ne s'intéressent pas aux scooters. Lenny se rapproche et arrive à se frayer un chemin dans la foule. Si bien que mal, il parvient à l'épicentre où il aperçut Mlle Annabelle, les yeux en mode veille et une petite fumée rougeâtre s'échappant de ses electro-oreilles I/O+. Archie, le réparateur des prof-droïde pianotait dans le terminal installé dans le dos de Mlle Annabelle.
"Je ne comprends pas, bredouille-t-il. C'est comme si elle avait exécuté une commande trop gourmande en ressources logicielles et que ça lui avait surchauffé les circuits. Je ne savais pas que l’astrophysique pouvait être si intense..."
Lenny s'éloigna du groupe, le cœur en berne. Les androïdes n'étaient peut-être pas faits pour aimer? Mais quelque chose qu'on aime doit être capable d'aimer en retour. Du moins l'avait-il cru.... Lui sentait qu'il avait beaucoup d'amour à donner. En recevrait-il jamais en retour? Sa vie valait-elle le coup d'être vécue? Il leva la tête et aperçut son antenne de fortune sur le toit voisin.
Libellés :
amour,
androide,
emotion interficielle,
gynoide
Pays/territoire :
3900 Rd, Independence, KS 67301, USA
Very Viral App
Looney alluma une cigarette, se servant pour l'allumer de celle encore incandescante qui trônait sur un cimetière de mégots dans le cendrier. Il se rappela d'un message que lui avait laissé sur son mur Facebook une californienne qu'il avait connue lors d'un séjour à San Francisco: "I miss seeing you in Paul's living, chain smoking like a very cool French writer". C'était l'époque proche et pourtant paraissant désormais si lointaine où la technologie était cet apport bégnin à notre quotidien. C'était avant Very Viral App.
Dehors, la nuit. Le bunker n'avait aucune fenêtre ni orifice qui eut pu renseigner du moment de la journée. Seule une horloge reliée à un vieux serveur Unix du National Institute of Standards and Technology lui disait à quel moment du cycle diurne ou nocturne il se trouvait.
Dedans, le silence. Seuls éléments perturbateurs, le ronflement de la cafetiére et les laques du parquet que les cent-pas de Johnson faisaient grincer commes les touches d'un piano. Un filet de fumée s'échappa des narines de Looney et la convection troubla momentanément son écran. Lui manquaient la vie d'avant, le doux soleil d'hiver lui chauffant la peau, les terrasses de café, les bouches de métro avalant et crachant des usager pressés ou de oisifs dilettants, les crêpes au Nutella, la section bédé de la Fnac,... Tout cela c'était avant Very Viral App.
Looney mergea dans la file des souvenirs, et se remémora la première fois où il entendit parler de Very Viral App.
***
Very Viral App s'auto-décrivait comme "the most viral app of the App Store!". Que faisait-elle exactement? Elle ne le disait pas. Ce qui était sûr, c'est que son nombre de téléchargements grandit à vitesse folle. En peu de temps, l'application se convertit en phénomène. Sur la toile, tout le monde en parlait. #veryviralapp devint le top trending topic de Twitter. Le fait que l'application ne faisait rien en particulier alimentait un mystère qui contribuait à son succès. Les spécialistes prédisaient que la courbe de croissance atteindrait éventuellement un point de déclin, comme lors du cinquième stage du cycle de vie, mais la loie normale de la distribution gaussienne ne parvint jamais, et les théories de Everett Rogers ou Geoffrey Moore durent être révisées.
De la phase 1, que Johnson appelait "super-croissance", on passa à la phase 2, la dépendance. Les gens achetaient des iPhones juste pour pouvoir télécharger Very Viral App. L'application, une fois lancée, diffusait des séquences lumineuses hypnotiques. Les gens restaient des heures subjugués devant l'écran LCD de leur iPhone. Ils n'allaient plus au travail et se coupaient de toute réalité sociale à part celle d'évangéliser l'application auprès de ceux qui ne l'avaient pas encore téléchargée.
Phase 3. Le prosélytisme. Les utilisateurs se transformèrent en guerriers qui traquaient ceux qui n'avaient pas encore rejoint leurs rangs. Une fois qu'on avait téléchargé et visionné l'application, on en devenait dépendant.
Phase 4. Le chaos. Les utilisateurs de l'application, tels des zombies, avaient commencé l'invasion de la Terre. Des résistants s'étaient réfugiés dans des anciens bunkers nazis de Normandie. La résistance s'organisait. Il fallait comprendre le phénomène pour le combattre. Une équipe de chercheurs avait été constituée à cette fin. Parmi eux, Looney.
***
Looney alluma une nouvelle cigarette. A l'intérieur, Johnson bourdonnait Cry Me A River de Julie London. Dehors, un virus inconnu avait contaminé l'humanité. Looney ferma les yeux et bascula sa tête en arrière. Les crêpes au Nutella lui semblèrent plus lointaines que jamais...
Dehors, la nuit. Le bunker n'avait aucune fenêtre ni orifice qui eut pu renseigner du moment de la journée. Seule une horloge reliée à un vieux serveur Unix du National Institute of Standards and Technology lui disait à quel moment du cycle diurne ou nocturne il se trouvait.
Dedans, le silence. Seuls éléments perturbateurs, le ronflement de la cafetiére et les laques du parquet que les cent-pas de Johnson faisaient grincer commes les touches d'un piano. Un filet de fumée s'échappa des narines de Looney et la convection troubla momentanément son écran. Lui manquaient la vie d'avant, le doux soleil d'hiver lui chauffant la peau, les terrasses de café, les bouches de métro avalant et crachant des usager pressés ou de oisifs dilettants, les crêpes au Nutella, la section bédé de la Fnac,... Tout cela c'était avant Very Viral App.
Looney mergea dans la file des souvenirs, et se remémora la première fois où il entendit parler de Very Viral App.
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Very Viral App s'auto-décrivait comme "the most viral app of the App Store!". Que faisait-elle exactement? Elle ne le disait pas. Ce qui était sûr, c'est que son nombre de téléchargements grandit à vitesse folle. En peu de temps, l'application se convertit en phénomène. Sur la toile, tout le monde en parlait. #veryviralapp devint le top trending topic de Twitter. Le fait que l'application ne faisait rien en particulier alimentait un mystère qui contribuait à son succès. Les spécialistes prédisaient que la courbe de croissance atteindrait éventuellement un point de déclin, comme lors du cinquième stage du cycle de vie, mais la loie normale de la distribution gaussienne ne parvint jamais, et les théories de Everett Rogers ou Geoffrey Moore durent être révisées.
De la phase 1, que Johnson appelait "super-croissance", on passa à la phase 2, la dépendance. Les gens achetaient des iPhones juste pour pouvoir télécharger Very Viral App. L'application, une fois lancée, diffusait des séquences lumineuses hypnotiques. Les gens restaient des heures subjugués devant l'écran LCD de leur iPhone. Ils n'allaient plus au travail et se coupaient de toute réalité sociale à part celle d'évangéliser l'application auprès de ceux qui ne l'avaient pas encore téléchargée.
Phase 3. Le prosélytisme. Les utilisateurs se transformèrent en guerriers qui traquaient ceux qui n'avaient pas encore rejoint leurs rangs. Une fois qu'on avait téléchargé et visionné l'application, on en devenait dépendant.
Phase 4. Le chaos. Les utilisateurs de l'application, tels des zombies, avaient commencé l'invasion de la Terre. Des résistants s'étaient réfugiés dans des anciens bunkers nazis de Normandie. La résistance s'organisait. Il fallait comprendre le phénomène pour le combattre. Une équipe de chercheurs avait été constituée à cette fin. Parmi eux, Looney.
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Looney alluma une nouvelle cigarette. A l'intérieur, Johnson bourdonnait Cry Me A River de Julie London. Dehors, un virus inconnu avait contaminé l'humanité. Looney ferma les yeux et bascula sa tête en arrière. Les crêpes au Nutella lui semblèrent plus lointaines que jamais...
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